6 octobre 2012, Hôtel Lutetia…

« Pour distinguer sérieusement deux lieux réels, ne faut-il pas d’abord chercher ce qui les distingue imaginairement, se demander de quels prolongements oniriques ils sont capables. »  Poétique de la ville – Pierre Sansot 

Téhéran – Extraits de l’intervention de Sorour Kasmaï 

… L’arrivée de la technologie vers les années 50, entraîne une certaine modernité qui revendique quelques années plus tard, un troisième axe d’expansion : le vertical. La ville se met à s’ériger vers le ciel, d’abord timidement, sur deux ou trois étages, puis avec plus d’ambition sur six sept étages pour finir à des dizaines et au-delà, comme pour afficher sa volonté de tenir tête face à sa majesté la montagne qui immuable et éternelle trace toujours la ligne d’horizon. Elle s’érige en hauteur, afin de regarder en face cette entité sacrée, n’attendant plus rien de ses promesses et de ses héros. Cette mutation verticale marque le début d’une certaine démocratisation urbaine tout en faisant reculer la charge sacrée de l’espace.

Ce processus de désacralisation de l’espace urbain coïncide dès 1950 avec les nouvelles exigences du citoyen moderne : rêve de liberté, rêve d’indépendance, rêve de justice. En 1953, le rêve d’indépendance mené par Mossadegh est écrasé dans le sang par un coup d’état américain. Les deux décennies suivantes, il continue malgré tout à se nourrir et finit par atteindre son paroxysme en 1979 conduisant l’habitant de Téhéran à un nouveau rêve collectif : la rêve-olution.

Avec la révolution, les deux premiers axes de développement de la ville deviennent la scène des manifestations et des affrontements. Le premier, l’avenue Pahlavi, la première grande avenue bâtie par le père du dernier Shah, rebaptisé par la suite l’avenue du Maître du Temps, qui n’est autre que l’Imam Caché. Le deuxième, reliant l’est à l’ouest de la ville, une avenue baptisée par la suite l’avenue de la Révolution et qui mène à la place de la Liberté.

Athènes – pour prolonger la lecture du 6 octobre… sortie de Liquidations à la grecque de Petros Markaris, traduit par Michel Volkovitch, au Seuil

La crise où se débat la Grèce ? La voici décrite et expliquée par Petros Markaris, le désormais célèbre auteur de polars, dans la sixième enquête du commissaire Charitos, premier volume d’une Trilogie de la crise :

Après Journal de la nuit, Une défense béton, Le Che s’est suicidé, Publicité meurtrière et L’empoisonneuse d’Istanbul (ces trois derniers aux éditions du Seuil), revoici donc le commissaire Charitos dans une nouvelle enquête. Il y affronte quasiment seul, armé de son obstination proverbiale, le monde arrogant de la finance, les ambitions de certains collègues, les pesanteurs de la vie familiale et les tourments d’un pays en pleine crise.

Le lecteur fidèle ne sera pas dépaysé. Autour d’une série de meurtres spectaculaires, une fois de plus, Petros Markaris tricote ensemble en virtuose une intrigue policière pleine de surprises, des scènes savoureuses montrant le commissaire dans son petit monde familial et professionnel, et surtout un portrait fouillé de la Grèce martyre d’aujourd’hui. Il réussit, sans ralentir l’action, à décrire des mécanismes économiques assez complexes, tout en donnant de ses personnages et de la société grecque une image riche et juste. Sous le regard lucide de Markaris, chez qui l’esprit critique s’allie à l’empathie et l’émotion à l’humour, La Grèce paraît à la fois irritante et attachante — comme Adriani elle-même, vaillante et redoutable épouse du commissaire, porte-parole de la Grèce traditionnelle. Les bons, ici, n’ont pas que des bons côtés, à commencer par Charitos lui-même ; les méchants sont rarement de parfaits salauds ; on aura notamment du mal à ne pas absoudre, en partie du moins, le malheureux assassin, figure insolite et digne d’estime. Les relations entre les personnages elles-mêmes, souvent tendues et rugueuses, mais débouchant parfois sur des accalmies inespérées, sont d’une ambiguïté remarquable.

Par delà les attraits de l’histoire, c’est l’humanité profonde des polars de Markaris qui a fait d’eux des best-sellers non seulement dans son pays, mais aussi, chose curieuse, en Allemagne — chez ceux qui ces derniers temps font tellement souffrir la Grèce. Les Grecs se sont retrouvés dans ces fictions si proches d’un réel brûlant, où l’auteur, avec la même obstination que son héros, montre l’éternelle corruption des puissants et les souffrances de leurs victimes. Markaris, qui fut aussi scénariste pour le cinéaste Angelopoulos, est devenu la voix de son pays — tout comme Mankell pour la Suède ou Montalban pour Barcelone. On souhaite que Mme Merkel et son équipe fassent au plus tôt connaissance avec ses livres, cela ne pourra pas faire de mal à la Grèce. Michel Volkovitch