Séféris – Lundi 17 juin 1946

… Ici, tout autour de nous, un drame du sang se joue entre mer et lumière, un drame que peu perçoivent. Ce n’est pas de la sensualité, cela dépasse de beaucoup la forme habituelle du désir, ou même cette odeur de la femme, si obsédant, que recherchent les prisonniers. Ce drame du sang, si profond, si organique (corps et âme) qu’on commence peut être à le voir lorsqu’on comprend que, derrière la trame grise et or de l’été attique, il y a un noir effrayant, dont nous sommes tous les jouets. Les récits concernant les familles des Atrides et des Labdacides rapportent, d’une certaine façon, ce que j’éprouve. La tragédie attique est l’image poétique la plus sublime de ce monde clos, luttant sans cesse pour vivre et respirer sur cet entre-deux, mince frange d’or, mais sans espoir d’échapper à l’engloutissement. C’est là ce qui fait son humanité.

Les plaines obscures l’ont saisi
conduit vers un obscur trépas.*

Ce même drame se termine, dans l’Orestie, dans les entrailles de la terre. De même encore, dans « le pays où l’on ne meurt jamais » du conte populaire, les hommes ne meurent pas, ils disparaissent. Semblable fin n’est pas conscience de la mort, mais connaissance d’un gouffre.

Georges SéférisJournal 1945-1951, traduction : Denis Kohler

* Vers 1630-1632 d’Œdipe à Colone, repris en grec moderne dans La Grive

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