Christos Chryssopoulos : « La destruction du Parthénon »

« Si, s’intéressant à la Grèce, on cherche une alternative à cette oscillation entre apitoiement impuissant et condescendance goguenarde qui caractérise trop souvent l’attitude française à son endroit, il vaut la peine d’écouter des voix comme celle-là »

Le Parthénon comme métaphore, Myrto Gondicas
La Quinzaine Litteraire #1069
Christos Chryssopoulos, La Destruction du Parthénon
trad. du grec par Anne-Laure Brisac, Actes Sud, 96 p., 12,20 €

Un beau jour, cet emblème accablant et prestigieux de l’identité grecque a disparu : quelqu’un l’a fait sauter. On retrouve bientôt le coupable ; arrêté, interrogé, il sera livré à un peloton d’exécution. Voilà toute la matière du « roman » de Chryssopoulos (sur l’édition originale figure un mot, nouvèla, qui désigne plus précisément un récit de longueur intermédiaire entre la nouvelle proprement dite et le roman). Est-on dans la satire ? Le fantastique ? La politique-fiction ? Un peu de tout cela, et autre chose. Deux traits frappent d’emblée le lecteur non prévenu : le morcellement de la narration et une ambiguïté qui semble délibérément entretenue quant au statut du texte, entre documentaire et fiction.

Un puzzle discrètement disparate

Le livre juxtapose onze chapitres courts ou très courts (l’un est fait en tout et pour tout d’une photo en noir et blanc ; d’autres d’une liste d’objets ou de noms, liste d’ailleurs lacunaire) sauf l’un, intitulé « Probable monologue de Ch. K., auteur des faits ». S’y ajoutent un épilogue qui donne des détails « objectifs » sur l’exécution du criminel (relatée d’abord, de façon oblique et sans que Ch. K. soit nommé ni identifié, par un soldat membre du peloton d’exécution), une épigraphe assez longue citant des vers d’un certain Yorgos Makris (« C’est nous les fous, les songe-creux de la terre… ») et, en guise de clôture, une phrase de Giorgio Agamben appelant à « la profanation du sacré » comme « tâche politique ».

Le premier chapitre est écrit du point de vue d’un gardien de l’Acropole : coup d’œil oblique sur l’action, en un procédé narratif assez classique ; c’est un récit fait après coup, longtemps après (« Que dire ? J’ai oublié. Tant d’années ont passé… »). D’emblée, le premier personnage mis en scène, par un « il » créateur d’évidence, c’est le temple lui-même, anonyme mais qu’exalte la majuscule (« Je L’ai entendu qui me chuchotait depuis l’intérieur de l’enceinte […]. Et Lui qui m’appelait »). Or, tandis que le gardien poursuit son récit, une fois constatée l’incroyable disparition, apparaît un second « il », avec cette fois une minuscule à l’initiale : il s’agit du destructeur repéré, rôdant sur les lieux, présence étrange et fascinante ; comme si le Parthénon et son bourreau étaient deux faces d’un même être, ou des jumeaux. « J’éprouvais, dit le gardien, une curieuse sympathie à son égard. Il était sous l’emprise d’une passion secrète, d’une obsession. Je suis sûr qu’il L’a aimé. »

Les autres chapitres se suivent sans continuité, oscillant entre la forme du témoignage et celle de la fiction ; parfois les deux se mêlent, comme dans la section (chap. 10) où un personnage féminin anonyme découvre le crime en regardant la télévision ; le chapitre s’ouvre sur un dialogue au téléphone entre cette femme et un interlocuteur lui aussi anonyme. Le côté manifestement « bricolé » de l’ensemble ne peut manquer de frapper ; d’ailleurs, l’ordre des six premiers chapitres semble avoir varié entre la première et la seconde édition grecque (la version française, elle, se conforme à la première).

Qui croire ?

De fait, tout ici est assez subtilement agencé pour saper le « contrat de confiance » du lecteur de fiction de base. Si le récit du destructeur est présenté, sur la foi d’un court «chapeau », comme issu d’une déclaration enregistrée, le titre même du chapitre (« Probable monologue de Ch. K., auteur des faits ») insinue un doute, qu’amplifient des didascalies (« Il continue lentement, comme s’il essayait de se rappeler […] ; il reprend, comme s’il lisait un texte ») au statut problématique : on les verrait bien au théâtre, mais que font-elles dans une retranscription de magnétophone ? À la fin, une note vient mettre en question l’authenticité de ce « texte ». De façon plus perverse encore, c’est l’accumulation même des signes extérieurs d’objectivité (précision d’heure ajoutée aux témoignages consignés, appareil de notes biographiques et bibliographiques) qui sape les effets de réel exhibés par le texte. Ainsi, le lecteur non initié peut prendre pour un personnage inventé le déjà cité Yorgos Makris, censé avoir inspiré l’acte criminel par une proclamation rendue publique le 18 novembre 1944 (mais, ajoute une note, « probablement rédigée la veille, soit le 17 novembre 1944 »). Renseignements pris, il a réellement existé un poète de ce nom, compagnon de route des surréalistes grecs, figure emblématique d’une certaine révolte, écrivain sans œuvre ou presque – et les colloques à lui consacrés, cités en note, ont bien eu lieu. Une telle intrication entre fictif et documentaire n’est pas sans rappeler des procédés mis en œuvre par Sebald dans ses romans et récits.

Vivre la ville

Mais quelle que soit la nature des personnages convoqués, ce récit n’en comporte au fond qu’un seul : le Parthénon, et à travers lui, la ville d’Athènes ; plus largement, la Grèce dans la conscience difficile qu’elle a de son histoire et de son image. Comme le dit le destructeur : « Notre ville et nous, nous ne faisons qu’un. » Mais le Parthénon est comme une épine fichée au cœur de cette identité : « Quand nous montons près de lui, nous lui jetons des regards furtifs, puis nous tournons les yeux vers la ville qui s’étend à nos pieds et cela nous met de mauvaise humeur, car elle est indigne de lui, et nous aurons beau faire, nous ne parviendrons jamais à être dignes d’un tel chef-d’œuvre […]. Nous vivons tous avec une grandeur qui n’est pas la nôtre. » Et Chryssopoulos, pour parler de ce malaise national, retrouve des accents proches d’Odysseas Elytis chantant : « Belle mais étrange patrie que celle qui m’a été donnée ». Écoutons encore son destructeur : « Notre ville est pauvre et nous, nous sommes des gens étranges. Nous voulons être uniques. On dirait que notre pays est cerné par des miroirs déformants. Où que nous portions nos regards, nous tombons sur des images bizarres de nous-mêmes. »

Cette présence de la ville, à la fois métaphorique et sensible, est un des traits les plus frappants de La Destruction du Parthénon ; on la retrouve ailleurs chez l’auteur, comme dans ce récit également traduit en français, Le Manucure (1), où l’on voit le personnage principal se poster en pleine rue (dans une ville tchèque, non nommée) pour se sentir frôler par la foule qui passe ; ou encore dans son dernier livre, non traduit, Une lampe entre les dents (2), où il se met en scène parcourant les rues de l’Athènes d’aujourd’hui avec ses sans-abri et ses laissés-pour-compte et dialoguant à l’occasion avec eux ; il a d’ailleurs illustré ce livre par des photos de rue en noir et blanc, prises par lui pour la plupart. On a plaisir à se laisser entraîner dans les détours de cette narration ironique, provocatrice et très savamment concertée, dont la variété de tons (allant de l’objectivité glacée à une densité douloureuse digne de L’Étranger de Camus) est rendue par la traductrice avec une magistrale aisance. Si, s’intéressant à la Grèce, on cherche une alternative à cette oscillation entre apitoiement impuissant et condescendance goguenarde qui caractérise trop souvent l’attitude française à son endroit, il vaut la peine d’écouter des voix comme celle-là.

1. Actes Sud, 2005.
2. On peut en lire le début dans le numéro 3 du mensuel L’Impossible.